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Clin d’œil express

Journaliste – Bienvenue à tous, vous êtes sur R-A-D, la radio en rade qui n’a rien à dire. Vous êtes en compagnie de Rose Dambert pour votre émission hebdomadaire “Clin d’oeil Express”.
Ce soir, nous tournons notre regard vers un invité particulier qui va nous éclairer sur le handicap visuel. M. Deslandes, bonsoir.

Fred – Madame Dambert, bonsoir et merci de me recevoir.

J- M. Deslandes, vous êtes donc une personne atteinte de … (elle cherche ses mots)
F- … de cécité.
J- Ah ? Et c’est cité où ? (elle cherche sur ses fiches, l’air perdu).
F- Je suis atteint de cécité, d’aveuglité, si vous préférez. Bref, pour faire court, je n’ai pas une vision suffisante pour voir, ni de près, ni de loin.
J- Vous ne voyez vraiment rien ?
F- Non, rien de rien. Non, j’ai une vision nulle, très proche de zéro aux deux yeux, je ne vois que du noir.
J- Vous n’avez donc qu’une vision négative des choses ? Moi aussi, il m’arrive de boire du noir.
F- Pardon ?
J- Je veux dire broire du noir…
F- (Agacé) Non,non, on dit “broyer du noir”, mais si vous voyez tout en noir, prenez donc ma place !
J- Oh, non merci, mon siège est assez confortable. Euh, comment avez-vous choisi ce nom, M. Deslandes, c’est parce que vous êtes originaire des Landes ?
F- Non, c’est tout simplement le nom de mon père qui est Deslandes.
J- J’avais bien compris, c’est vraiment une très belle région, le sud-ouest.
F- Oui, peut-être, sans doute, mais Madame Dambert, vous, vous êtes d’Ambert ?
J- D’Ambert, la ville ? Non, non, je suis de Clermont !
F- Ben enfin, bravo !Vous êtes en grande fourme, d’Ambert, Madame , ce soir !
J- Oui, c’est vrai, je me suis préparée à fonds pour cette interview, j’ai tellement de questions à vous poser !
F- C’est cela, posez, posez toutes les questions qu’il vous plaira…
J- Merci M. Deslandes. Comment avez-vous perdu la vue ?
F- L’amour est responsable de tout. Un jour, j’ai croisé le regard d’une femme d’une beauté éblouissante. Immédiatement, elle m’a tapé dans l’oeil au point d’en tomber à la renverse.
J- Mais quelle brute, cette femme ! Et ensuite, que s’est-il passé ?
F- Je suis devenu aveugle.
J- Oh mon Dieu, j’imagine comment cela a dû être éprouvant pour vous ! Je suppose qu’aujourd’hui vous êtes méfiant envers les femmes ?
F- Non, justement, je cherche à me marier, c’est même vital…
J- Ah ? Et pourquoi ?
F- Parce que si l’amour rend aveugle, le mariage rend la vue…
J- Et bien moi, je suis contre le mariage, car il est la première cause du divorce ! Mais, revenons à vous, comment reconnaissez-vous par exemple les personnes qui vous entourent ? Utilisez-vous plutôt le toucher, l’odorat, l’ouïe ?
F- Louis ? Je le reconnais grâce à l’odorat. On dit que lorsqu’on n’aime pas une personne, c’est parce qu’on ne peut pas la voir ni la sentir. Louis, je l’aime beaucoup, c’est un homme bien, je le sens. A son parfum, je sais tout de suite que c’est lui.
Mais l’ouïe n’a rien à voir dans tout ça… Louis n’est pas bruyant, il est plutôt du genre discret. Par contre, y’en a, pouah (il se pince le nez), pas besoin d’avoir le nez dessus, ça cocotte à mort ! A croire que c’est pour masquer d’autres odeurs…

J- (se sent le col de son chemisier, pensant que cela peut s’agir d’elle). En cuisine, savez-vous faire les omelettes ?
F- Oui.
J- Comment faites-vous, exactement ?
F- Je prends des oeufs… Des oeufs de poule pour commencer. Je prends un récipient, je casse les oeufs dedans et je prends…
J- Très bien, très bien, mais le jaune et le blanc, comment savez-vous s’ils sont bien mélangés ?
F – Et bien, je fouette, je fouette, je fouette, je fouette, avec un fouet. Ca vous en bouche un coin, non ?
J- Ah, oui … Et pour une omelette norvégienne, là, c’est déjà moins évident !
F- Ouh, que non ! Pas du tout ! Pour une omelette norvégienne, il suffit de trouver des poules de Norvège, très meringuées, c’est pas sorcier …
J- Si vous le dites, M. Deslandes, je vous crois. Et à propos, que mangez-vous et comment ?
F- Ah, ça, c’est de la question qu’elle est importante ! Qu’est-ce que je mange ? (petit temps de réflexion) Je mange des radis sans leur botte, des carottes sans leurs fanes, des escargots sans leur coquille…et du raisin mais seulement s’ils me lâchent la grappe. Et aussi des frites quand j’ai la patate. De plus, ce qui est appréciable, c’est de nous signaler les aliments suivant l’heure d’une pendule.
J- Ah bon ? Pourquoi, vous mangez dans le sens inverse d’une …
F- Bien sûr que non, voyons, mais si vous considérez l’assiette comme le cadran d’une pendule… Allez-y, fermez les yeux et visualisez votre pendule.
J- (Elle ferme les yeux très fort en se concentrant). Voilà, c’est bon, j’ai ma pendule.
F- Voilà. Maintenant, placez-y les heures.
J- Ah ouais, j’ai midi en haut, six heures en bas, trois heures à droite et neuf heures à gauche.

(La journaliste fait de grands gestes pour indiquer les heures et manque d’éborgner son invité).
F- M’enfin, attention, vous avez failli me mettre le doigt dans l’oeil !
J- (elle regarde son index). Oh, pardon, Vous disiez ?
F- Grâce à ce cadran, vous pouvez donc savoir par exemple que la viande est à midi, le légume à neuf heures, le féculent à six, etc, etc…
J- Ah ? Ah ouais ! Je comprends ! Et le goûter à quatre heures ! Quelle astuce géniale !
F- Comment ça, le goûter ?
J- Et bien oui, le quatre heures à quatre heures !
F- Bon, bon sang, le quatre heures ne se mange pas avec le plat de résistance sinon ce n’est plus une collation !

(La journaliste n’imprime pas ces derniers mots car plongée dans sa propre logique).

J- Et si on vous tourne l’assiette par erreur ?
F- Ben quoi ?Il suffit alors de redonner l’heure, c’est tout.
J- Ah, c’est tout, mais alors, le quatre heures peut passer à minuit ? Mais ce n’est plus l’heure du goûter à minuit, à cette heure-ci, moi je dors..
F- (Fred très énervé hausse le ton) Mais, ce n’est pas vous l’aveugle ! Le truc de la pendule, ça ne vous concerne pas !
J- Souvenez-vous, il y a quelques années, une publicité disait “Il est quatre heures, à la bonne heure, sortez vos goûters, il est quatre heures … Et le minuit, c’est le minuit et non le quatre heures. Bon, passons à une autre question…
F- Ouais, vaudrait mieux.
J- La télévision, vous ne la regardez plus ?
F- Plus avec mes yeux mais je la regarde avec mes oreilles. Dans certains programmes, ce n’est pas les images qui manquent.Regardez, par exemple, dans les Feux de L’Amour, y’a rien à voir et pourtant c’est pas sorcier à comprendre, même avec trois mois d’épisodes en retard.
J- Ah ! Ah ouais, c’est vrai ! Moi, je lis les résumés sur le programme télé, c’est ce que vous faites vous aussi ?
F- Est-ce que j’ai une tête à regarder les Eufs de Mourla ?
J- Chais pas, c’est quoi les Eufs de Mourla, c’est une recette régionale ?
F- Laisse béton, les Eufs de Mourla, c’est le verlan des Feux de l’Amour, naneba !
J- Ah, si vous le dites, je vous crois. Avez-vous besoin d’une aide pour vous habiller ?
F- Non, je suis un grand garçon, je sais m’habiller tout seul. Mais par contre, pour me déshabiller, j’en veux bien une, une féminine.
J- Une féminine, de quoi ?
F- L’aide d’une femme pour me mettre à poil, quoi …
J- D’accord, d’accord, moi je posais juste cette question parce que ce soir vous êtes chic dans vos habits. Vous qui avez déjà vu, vous connaissez donc les couleurs, comment décrire les couleurs aux aveugles de naissance ?
F – Je sais qu’ils associent les choses à des émotions ou des sentiments ; par exemple “jaune comme la chaleur du soleil qui chauffe ta peau” , “Vert comme comme l’odeur de l’herbe coupée le matin”, “Bleu comme le bruit des vagues sur l’Océan” etc, etc…
J- Ah ouais, et marron comme l’odeur du caca de chien ! J’ai dit une bêtise ?
F- Ah, là, pour la bêtise, vous avez mis le nez dedans.
J- M. Deslandes, d’après vous, quelles sont les qualités que doit avoir une personne non-voyante ?
F- Avoir une bonne mémoire, avoir une bonne vue, avoir une bonne mémoire.
J- Et quel défaut chez les voyants insupporte le plus les aveugles ?
F- Vous y compris!
J- Au nom des autres aveugles comme moi, je dirais : -Parler de nous à la troisième personne en s’adressant à une autre, parler pour ne rien dire du genre : ” Ah si tu voyais comme c’est beau, c’est dommage que tu ne voies pas”. Et surtout, ce qui est très irritant et qui hélas arrive très souvent : nous parler la seconde suivante et partir sans nous le dire.

Il se lève et quitte le plateau alors que la journaliste continue de lui parler.

J- M. Deslandes, que diriez-vous pour conclure notre émission ? (elle fait elle-même la conclusion) Votre vue ne vaut rien mais rien ne vaut la vue, rien ne sert de voir il suffit d’avoir de bons yeux. La vue, c’est la vie, mais vivre sans voir, ce n’est pas la mort. To see or not to see, what is the question.

Frédéric Deslandes

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